L’arrestation puis l’expulsion, depuis le Togo, de Paul-Henri Sandaogo Damiba , ancien président de la Transition au Burkina Faso, marque un tournant symbolique dans la longue séquence d’instabilité politique que traverse le Sahel central. Plus qu’un simple fait judiciaire, l’événement résonne comme un rappel brutal : dans cette région, les transitions ne s’achèvent jamais vraiment, elles se déplacent.
Après plus de trois ans d’exil discret à Lomé, l’ancien homme fort de Ouagadougou a vu sa trajectoire s’inverser en quelques heures. Interpellé par les autorités togolaises, puis expulsé dans des conditions encore partiellement entourées de silence officiel, Damiba quitte un refuge qui, jusque-là, incarnait une forme de neutralité régionale. Le Togo, longtemps perçu comme une terre d’accueil prudente pour les acteurs politiques en rupture, a visiblement changé de posture.
Au cœur de cette affaire se trouve une accusation lourde : celle d’une implication présumée dans des tentatives de déstabilisation contre le pouvoir actuel à Ouagadougou. Sans que les preuves n’aient été rendues publiques à ce stade, le gouvernement du Burkina Faso affiche une ligne claire : tolérance zéro face aux menaces, réelles ou supposées, contre la sécurité du régime.
Mais cette fermeté pose une question centrale : jusqu’où peut aller la logique sécuritaire sans fragiliser l’État de droit ? Le retour forcé ou la mise à disposition d’un ancien chef d’État, même issu d’un coup d’État, engage la crédibilité institutionnelle du Burkina Faso autant qu’elle teste la solidité de ses alliances régionales.
Pour Lomé, le choix est tout aussi politique. En procédant à cette expulsion, le Togo envoie un message à ses voisins : il ne souhaite plus être perçu comme un sanctuaire passif pour les crises importées. Un signal fort dans un contexte régional marqué par la recomposition des alliances, la pression sécuritaire et la montée d’une diplomatie de plus en plus assumée par les régimes de transition.
Au-delà des calculs d’appareil, il y a aussi une dimension humaine souvent oubliée. Damiba, ancien officier, ancien chef d’État, est désormais un homme pris entre deux récits : celui du sauveur d’hier et celui du suspect d’aujourd’hui. Une trajectoire qui illustre la brutalité des cycles politiques sahéliens, où le pouvoir se conquiert vite, mais se perd plus vite encore.
Reste enfin l’enjeu majeur : la stabilité. Le Burkina Faso, déjà éprouvé par l’insécurité et les urgences sociales, peut-il se permettre une nouvelle polarisation politique ? L’affaire Damiba ne dira pas seulement ce qu’il est advenu d’un ancien président de transition ; elle dira surtout comment l’État burkinabè entend gérer son passé pour construire son avenir.
Dans cette équation délicate, une certitude demeure : au Sahel, l’exil n’est jamais définitif, et l’histoire rattrape toujours ceux qui ont gouverné par les armes.