Survivante de l’excision et engagée dans la lutte contre les mutilations génitales féminines (MGF), Roukiatou Sedgo a décidé de transformer une expérience douloureuse en combat citoyen. À travers son initiative « Vivre avec l’Excision », elle porte la voix de milliers de femmes qui vivent encore avec les séquelles physiques et psychologiques de cette pratique. Témoignage.
« Moi, c’est Roukiatou Sedgo. Je suis survivante de l’excision et je milite pour l’abandon de cette pratique au Burkina Faso et partout ailleurs dans le monde. »
Derrière cette déclaration se cache une histoire marquée par la douleur, mais aussi par la résilience. Une histoire que Roukiatou a choisi de raconter afin de sensibiliser les communautés et d’encourager d’autres survivantes à sortir du silence.
« Nous avons créé une initiative qui s’appelle Vivre avec l’Excision. C’est un peu le reflet de mon histoire et de celle de toutes les filles survivantes de l’excision dans le monde. »
Elle se souvient encore de ce jour où, alors qu’elle n’était âgée que d’une dizaine d’années, elle a été conduite dans un village loin de chez elle pour subir cette pratique.
« Après l’excision, j’ai perdu énormément de sang. J’étais déjà une enfant régulièrement malade et cela a aggravé mon état de santé. J’ai développé une anémie qui n’a jamais été correctement prise en charge. »
Les conséquences ne se sont pas arrêtées à cette intervention. Après son admission à l’internat à la suite de l’obtention du Certificat d’études primaires (CEPE), les complications se multiplient.
« J’ai commencé à faire des crises généralisées, des hypoglycémies, des baisses de tension. Tous les examens révélaient des anémies sévères à corriger. Pourtant, personne ne faisait réellement le lien avec ce que j’avais subi. »
Pendant plus de dix ans, la jeune femme vit avec ces problèmes de santé avant de prendre elle-même la décision de chercher des solutions.
« Aujourd’hui, ça va mieux, mais les difficultés reviennent régulièrement parce que tout n’a pas été totalement corrigé. »
Au-delà des conséquences physiques, Roukiatou évoque également les blessures invisibles laissées par l’excision.
« Je sais aujourd’hui que j’ai subi une excision de type III. On m’a retiré les petites lèvres, les grandes lèvres et le clitoris. Dès le départ, je savais que ce que je vivais était lié à l’excision parce qu’à l’école, on nous avait déjà expliqué les conséquences de cette pratique. »
Avec le temps, elle découvre que certains comportements ou certaines peurs trouvent également leur origine dans le traumatisme subi.
« Je ne comprenais pas pourquoi j’avais peur de couper des morceaux de viande. Plus tard, j’ai compris que cela pouvait être lié au souvenir de ce que j’avais vécu. J’étais consciente au moment de l’excision et la douleur est restée gravée en moi. »
Cette souffrance a eu des répercussions sur sa vie sociale et psychologique.
« J’étais très introvertie. Je ne me rapprochais pas facilement des autres. Avec le recul, je regrette certains moments que je n’ai pas vécus pleinement. J’ai traversé des périodes de dépression, mais j’ai décidé de me battre. »
Pour elle, la reconstruction a commencé lorsqu’elle a refusé de se considérer uniquement comme une victime.
« Je me suis demandé comment je pouvais réécrire mon histoire. Comment je pouvais avancer malgré tout. C’est cette volonté qui m’a donné la force de continuer. »
Son engagement associatif va progressivement devenir un moteur de résilience.
« Participer à des programmes de leadership et de développement personnel m’a beaucoup aidée. Cela m’a permis de prendre confiance en moi, de m’ouvrir aux autres et de m’engager dans des associations. »
De cette expérience naît l’initiative Vivre avec l’Excision, aujourd’hui reconnue pour son travail de sensibilisation.
« Cette initiative m’a permis de mener des campagnes dans plusieurs régions et même de remporter un prix. Mais au-delà de la reconnaissance, l’essentiel est d’avoir aidé des femmes à prendre la parole. »
Pour Roukiatou, la lutte contre les mutilations génitales féminines reste un défi majeur.
« Pendant un moment, nous avons constaté un recul de la pratique. Aujourd’hui, malheureusement, nous avons l’impression qu’elle revient, y compris dans certaines zones urbaines. »
À l’approche des vacances scolaires, les alertes se multiplient.
« Chaque année, nous recevons des signalements. Des familles profitent des vacances pour faire exciser les filles. Récemment encore, des personnes m’ont signalé le cas d’une exciseuse qui poursuivait ses activités dans un quartier. »
Face à cette réalité, elle appelle à renforcer les efforts de sensibilisation auprès des communautés.
« Quand on explique aux familles que certaines complications lors des accouchements ou certaines difficultés dans la vie conjugale sont directement liées à l’excision, beaucoup prennent conscience de la gravité de la situation. Certaines regrettent même d’avoir soutenu cette pratique. »
Selon elle, les arguments liés à la sexualité ou aux traditions ne justifient en rien le maintien de l’excision.
« Il faut arrêter de croire que l’excision protège les jeunes filles ou résout des problèmes de sexualité. Cela n’a aucun fondement. Les parents doivent plutôt parler de sexualité avec leurs enfants et les accompagner dans leur éducation. »
Pour mettre fin à cette pratique, Roukiatou estime que la sensibilisation doit aller de pair avec l’application rigoureuse de la loi.
« Il faut continuer à sensibiliser, mais aussi maintenir la criminalisation de la pratique. Malgré les condamnations, certaines personnes continuent encore. »
Toutefois, elle est convaincue que le changement passera avant tout par la parole des survivantes.
« Tant que nous, les survivantes, ne raconterons pas ce que nous vivons réellement, il sera difficile de faire comprendre l’ampleur des conséquences de l’excision. »
Et de conclure :
« Avec Vivre avec l’Excision, nous avons aidé de nombreuses femmes à témoigner. Aujourd’hui, je souhaite que des millions de survivantes puissent raconter leur histoire. C’est en brisant le silence que nous pourrons faire reculer durablement cette pratique. »